Le séminaire sur la sécularisation

Le séminaire sur la sécularisation est consacré à une réflexion sur le phénomène de la disparition du religieux (et surtout du religieux chrétien) de la vie des gens d’aujourd’hui. Depuis deux ans déjà, nous nous penchons sur la recherche des causes, des symptômes et des effets liés à la sécularisation. Nous examinons les œuvres les plus connues des philosophes, sociologues et théologiens qui se sont occupés de cette problématique. Ainsi, nous appréhendons différentes explications : religieuses et non-religieuses, chrétiennes et agnostiques. Cette richesse d’approches nous permet de comprendre mieux la complexité du processus qui se déroule autour de nous et souvent devant nos yeux. Un autre but de cette recherche, c’est de prévoir des traits de la religion dans l’avenir. Est-ce qu’elle est un phénomène perpétuel ou temporel ? Est-ce qu’il y a des éléments religieux essentiels qui ne changent pas et qui, de par leur nature, ne peuvent jamais disparaître ? Et surtout, est-ce qu’il y a une nouvelle image de Dieu qui émerge à travers ces changements radicaux de notre civilisation occidentale ?

Programme détaillé pour l’année 2014/2015 - Draguignan
DRAGUIGNAN
Maison des Œuvres (CLOU)
2, avenue du 4 septembre
Un jeudi par mois
(19h00 – 21h00)
Participation aux cours : 15 euros/session
2.10.2014 Marcel Gauchet (1946-) – Est-ce que l’on peut se passer de la religion ? Vraisemblablement oui. Beaucoup de gens d’aujourd’hui, et en Europe même toutes sociétés, fonctionnent sans base religieuse. Le monde a été désenchanté et il ne peut pas revenir en arrière. Nous vivons dans une période de l’histoire que l’on peut appeler « l’époque de la sortie de la religion ». Mais vers quoi allons-nous en sortant de la religion ?
6.11.2014 Gabriel Vahanian (1927-2012) – Est-ce que l’on peut parler de Dieu en admettant que Nietzsche avait raison en annonçant sa mort ? Il faut bien distinguer qui est vraiment mort ? Est-ce que c’est vraiment Dieu ou plutôt l’idée de Dieu que nous avons eue ? Soutenir cette idée davantage c’est être d’accord que Dieu est une production de notre tête, un artefact.
4.12.2014 Dorothée Sölle (1929-2003) – La foi religieuse mûre et adulte consiste à apprendre à croire en Dieu d'une manière athée. Cela ne signifie pas qu’il faut devenir athée. Il s’agit plutôt d’assumer l’existence et l’inexistence de Dieu, ce qui n’est possible que pour le mystique. C’est une figure du croyant d’aujourd’hui. Le mystique est un être humain véritable qui fait l'expérience de l'absence de Dieu et de Dieu qui « devient ».
15.01.2015 Thomas Luckmann (1929-) – On peut dire qu’aujourd’hui la religion disparaît, mais on peut interpréter le processus de la sécularisation comme un changement ou un déplacement du contenu religieux. La religion se désinstitutionnalise, elle se subjective, se privatise, se relativise. Et en tant que telle, elle devient invisible et se vit de plus en plus dans le cadre de la vie individuelle et familiale.
19.02.2015 Peter Berger (1944-) – Le processus de la sécularisation est quelque chose d’apparent. Le monde d’aujourd’hui reste religieux. En plus, à notre époque il expérimente un retour de Dieu. Malgré le progrès de la rationalisation on n’arrive pas à désenchanter le monde. On observe plutôt le processus contraire, c’est-à-dire qu’on voit le monde qui vit son réenchantement.
16.04.2015 William Hamilton (1924–) – Lorsque la religion chrétienne se sécularise, il semble qu’il faut surtout bien distinguer son essence (pour la garder à tout prix) et ce qui n’est pas essentiel (pour savoir ce que l’on peut perdre). Mais cette distinction n’est plus possible. Il faut s’habituer à ce que la forme et la structure de la nouvelle essence du christianisme ne soit rien d’autre qu’une collection de fragments et images.
14.05.2015 Richard Rubenstein (1924–) – Est-ce que l’on peut parler de Dieu qui s’occupe de son peuple après Auschwitz ? Pour un juif, honnête devant lui-même, cela semble être impossible. Mais bien que Dieu puisse être mort, le peuple juif doit exister et préserver ce qui est le meilleur dans sa tradition religieuse : les rites (surtout celui de passage) et l’éthique.
18.06.2015 Paul van Buren (1924–1998) – À l’époque où l’approche scientifique est tellement développée, il devient problématique de parler d’un Être suprême, alors qu’aucune vérification sensorielle n’est possible sur ce sujet. Il serait très utile d’éliminer des évangiles toutes les références théologiques faites en Dieu. Les évangiles ne portent pas sur Dieu, mais parlent de Jésus qui doit être reconnu en tant que figure humaine.
Programme détaillé pour l’année 2015 - Sète
SÈTE
Èglise Notre Dame de Thau
663 Boulevard Mendès-France
Un vendredi par mois
(19h00 – 21h00)
La cotisation (participation aux frais) – 15 euros/session
Programme dans Google Agenda
6.03.2015 Pendant des siècles les penseurs traitaient la religion comme une base de la vie sociale. On pensait que la société ne pouvait pas vivre sans rapport avec Dieu. C’est Friedrich Nietzsche (1844-1890) qui a montré que cette manière de penser était terminée. L’annonce de la mort de Dieu constituait pour Friedrich Nietzsche une « dynamite » qui éclaterait la civilisation européenne, de même que l’annonce de la résurrection du Christ a changé le monde dans l’Antiquité et le Moyen Âge. Ainsi Nietzsche a saisi un des phénomènes les plus caractéristiques de la Modernité. Qu’est-ce que signifie cette absence de Dieu dans notre vie politique, économique, culturelle, quotidienne et parfois même religieuse ?
10.04.2015 L'un des pères de la sociologie moderne, David Émile Durkheim (1858 - 1917), en observant le développement de la civilisation occidentale, constate l’agonie des dieux anciens et en même temps l’absence des dieux nouveaux. À la place des dieux nouveaux, apparaît une nouvelle forme de religion sans Dieu, ce qu’il appelle parfois une « irréligion » pour marquer son caractère différent sans précédent. Ce n’est donc pas une religion dans le sens traditionnel. Il n’y a plus de Dieu, c’est l’homme ou – pour dire plus exactement – l’individu qui est maintenant l’objet de culte et le centre d'une nouvelle théologie (la science). Ce culte de l'homme – Durkheim explique-t-il – a pour premier dogme l'autonomie de la raison et pour premier rite le libre examen. Cette « irréligion » remplace les religions anciennes dans leurs fonctions sociales, c’est-à-dire qu’elle sert à intégrer des individus dans la morale de la société.
8.05.2015 Dans son livre principal L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme Max Weber (1864-1920) essaie de montrer comment la religion s'oppose au développement économique, politique et scientifique. Il s’agit d’un vrai combat visible et invisible entre la religiosité, qui explique et gouverne le monde par les mystères, et la rationalité, qui rendent le monde conforme à la raison humaine par la science et la technique. En cherchant des explications rationnelles, l’homme supprime de sa vie des explications irrationnelles liées à la religiosité. Il se passe ainsi un processus de rationalisation que Weber appelle le désenchantement du monde.
5.06.2015 Pendant la Seconde Guerre mondiale, en Allemagne, venait au monde une théologie nouvelle. Du fond de sa prison un jeune théologien Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), arrêté et mis en prison à cause de sa collaboration à la résistance au nazisme, prédisait l'émergence d'un monde sans Dieu. Après la grande compromission des Églises chrétiennes qui n’avaient pas été capables d’empêcher les totalitarismes de se développer, la civilisation européenne est devenue adulte. Elle était prête à se débrouiller sans ses rapports à Dieu. Ici, en Europe – comme Bonhoeffer l’écrivait– devant Dieu et avec Dieu nous vivons sans Dieu. Jusqu’à sa mort au gibet il développait une idée d'un Dieu faible, non tout puissant, qui est présent dans le monde paradoxalement par la non-évidence de son existence.
25.09.2015 Toutes les religions déforment, trahissent et abîment la révélation qui les fonde. C’est pourquoi il ne faut pas voir dans la sécularisation seulement un danger pour les religions, mais aussi un moyen de leur purification. Telle était la vision de Paul Tillich (1886-1965), un théologien protestant allemand. D’après lui, l’être véritable de Dieu est encore caché devant nos yeux et la sécularisation peut nous aider à ce processus de la révélation divine. Contre la conception traditionnelle de l’existence de Dieu, compris comme un être existant au-dessus des autres, Tillich voit une réalisation du divin dans l’acte religieux lui-même. C’est dans l'auto-transcendance de l’acte religieux que le mystère de l’être se révèle.
30.10.2015 Quelle est la relation entre la politique et la religion ? Est-ce que la politique a besoin de la religion ? Absolument oui – répond Carl Schmitt (1888 - 1985) un professeur de droit et un philosophe catholique allemand. D’après lui la politique sans religion se dégrade. Et pareillement la religion sans politique. D’autant plus que l’état est né de la religion. Le libéralisme moderne qui se caractérise par une prédominance de l’économie et de la technique, élimine de notre société aussi bien la politique (l’état) que la religion. Notre époque est donc marquée par deux processus : celui de la « dépolitisation » et celui de la « déthéologisation ». Et voilà ces deux processus sont responsables de la sécularisation de notre civilisation. Il faut savoir que c’est justement dans l’ouvrage de Carl Schmitt, Théologie Politique (1922), qu'apparaît pour la première fois le terme de sécularisation.
04.12.2015 En opposition à la théologie politique de Carl Schmitt est apparu une conception d’Erik Peterson (1890-1960), un théologien allemand. Dans son fameux livre Le monothéisme comme problème politique, il montre que le christianisme est une sortie de la politique. La foi chrétienne résulte de la liquidation de toute théologie politique. Conformément à la proposition de saint Augustin, il faut bien séparer les deux règnes terrestre et céleste. L’Église, en tant que signe de ce dernier, doit trouver en elle-même le fondement de sa propre autorité. Dans cette perspective la sécularisation n’est plus un processus fatal pour la religion chrétienne, mais un processus qui mène vers ce qui depasse la politique humaine, c’est-à-dire la réalité du règne du Christ.
08.01.2016 Karl Löwith (1897-1973), un philosophe protestant d’origine juive qui était obligé d'émigrer de l’Allemagne, essayait de comprendre les origines des totalitarismes : nazi et communiste. Dans son livre Histoire et Salut il montre que la philosophie moderne de l'histoire est la transposition « sécularisée » d'une théologie chrétienne. Le salut terrestre proposé par les systèmes : nazi et communiste étaient en effet un résultat de la sécularisation de la vision eschatologique chrétienne. Aujourd'hui cette conception de la sécularisation est devenue notre héritage difficile et une source de nos conflits et problèmes. Karl Löwith aimerait s’en libérer en se tournant vers une vision antique où la question principale de l’histoire n’est pas où allons-nous ? mais comment cela est-il arrivé ?

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